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Francesca Woodman ou les raisons d’une fascination

L’exposition proposée par la galerie Azzedine Alaïa « Entre l’art et la mode : la collection Carla Sozzani », présente près de deux cents clichés de photographes, dont une dizaine de l’artiste Francesca Woodman.

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J’ai longtemps hésité à écrire sur cette photographe, tant les interprétations sont nombreuses et les avis divergent. Mais je reconnais m’être agacé devant certains articles présentant l’ensemble de son œuvre au travers du prisme tragique de sa mort. Savoir qu’une jeune femme de seulement vingt-deux ans s’est jetée depuis un immeuble est pour le moins perturbant, mais tout ne saurait se lire à partir de cette tragédie.

6Les raisons de son suicide sont multiples, troubles et varient selon les commentateurs, peine de cœur selon les uns, immuable mélancolie, narcissisme déviant, tout l’aurait conduite irrémédiablement vers une mort certaine et toute son œuvre ne serait qu’une prophétie d’une fin annoncée. Et pourtant l’exposition consacrée à Francesca Woodman à la fondation Cartier-Bresson traduisait tout l’inverse. Au lieu d’y voir la chronique d’une mort annoncée à travers des photos aux élans prétendument morbides, on y découvrait une jeune femme riche d’une rare énergie créatrice, voire pire, d’un humour certain. Et d’aucuns argueront que le motif de la disparition demeure obsessionnel à travers toutes ses photos, preuve en est de sa volonté suicidaire affichée dans l’expression même de son art. Mais ce motif n’est pas seul dans la mesure où il est conjointement associé à ceux de l’ange, de l’apparition, de la traversée, de la suspension au travers du langage corporel où l’espace et le temps fusionnent avec le corps en mouvement de woodmanl’artiste. Il serait donc inapproprié de ne conserver que le thème de la disparition pour expliquer son suicide, d’autant qu’il ne s’agit pas d’une disparition, mais bien davantage d’une dissimulation au travers des murs, des tapisseries, ou d’une métamorphose à l’image de la mythologie grecque.

grand6217Francesca Woodman, avant d’être la performeuse ou la photographe surréaliste qui suscite autant de fantasmes, était avant tout une très jeune femme. Et beaucoup de ses photos témoignent de réels tâtonnements, ceux d’une étudiante en art qui recompose à la manière des maîtres. En effet, on retrouve la représentation du corps autour d’Ophélie, les éléments propres aux symbolistes, mais aussi le travail sur-le-champ du miroir avec cette reprise de l’objet autrefois considéré comme diabolique autant que divin, cet objet à partir duquel Duchamp, Smithson, Morris et même Bacon ont composé certaines de leurs plus grandes œuvres. Francesca Woodman poursuit ainsi le processus de destruction du miroir mimétique pour laisser apparaître une autre fenêtre sur l’espace qui l’entoure, celui de son appartement ou des lieux qu’elle visite. De même, l’étudiante joue avec les fantasmes ésotériques propres aux origines de la photographie en reprenant le thème du surgissement d’une dimension parallèle et fantomatique, devenue apparente sous l’émulsion.

Sujet principal de son oeuvre, son corps ! Francesca Woodman composait ses photographies à la manière de ces artistes féministes qui se sont défaites des représentations sexuelles de la femme. Les images de Francesca n’ont pas la beauté idéalisée par les hommes, le grain est lourd et les tirages dans des petits formats ne servent pas à façonner le corps dans ce qu’il a de plus beau, mais dans ce qu’il a de plus expressif. woodman_francesca-new_yorkoma7030010529_20090605_12843_299Les cadrages sont surprenants avec un radiateur qui semble posé à côté du corps nu et allongé de Francesca. De même, le corps devient prisonnier d’une cage en verre, le corps fantasmé devient cadavre, car n’est-ce pas ce qu’il est quand les hommes utilisent les femmes comme les objets de leurs fantasmes ?

Jeune femme inspirée, elle ne voyait aucune obscénité à apparaître nue, car dans ces espaces géométriques, tout n’est que formes et dissolution, tout n’est que figures, angles et décomposition. Nulle morale dans cette interaction entre le corps et l’espace, seulement une onde, la trace ombreuse laissée sur la pellicule.

fran1_1762379bCette jeunesse absolue qui demeure immortalisée par les photos est à la source de la fascination que Francesca Woodman exerce encore. La tragédie de la mort d’un artiste, épris d’idéal, fascine d’autant plus qu’il s’agit d’unefrancesca-woodman-photography-surrealist-fluxus-nude-henri-cartier-bresson-exhibition-paris-france-2016-on-being-an-angel-069-300x300 très jeune femme que l’on peut suivre et voir se métamorphoser au travers de ses photographies.
Le drame ou malédiction, c’est de connaître la fin tragique de Francesca avant de découvrir son œuvre. fw99_bCar ses photos sont inondées par une transgression douce et parfois adolescente des codes de la beauté fantasmée, elles sont l’expression d’une femme profondément animée par l’art et la recherche conceptuelle comme le prouve ce curieux ouvrage, Some Disordered Interior Geometries, qu’elle publiera peu avant sa mort.

À la défense des commentateurs les plus assoiffés de morbidité, il faut en convenir, certaines images mettent malgré tout mal à l’aise. Francesca fixe avec intensité l’objectif et semble nous contempler dans une éternelle et juvénile présence. Et cette francesca-woodmans-ghostly-seductive-self-portraits1persistance du vivant, de son vivant, à travers ses photos, hante le spectateur qui trouve un fascinant compagnon, comme le désignait Rolland, en la personne de Francesca Woodman, une éternelle lumière, et qui pourtant ne demeure qu’au travers de son art.

Éléments biographiques :

-Francesca Woodman est née à Denver, dans une famille d’artistes (son père était peintre et photographe, sa mère sculpteur et son frère vidéaste). Elle baigne dans le monde des arts et grandit loin de la société de consommation, ses parents n’ayant pas la télévision. Elle parle l’italien avant de connaître l’anglais et sa famille se rend tous les étés près de Florence. À l’âge de treize ans,  son père lui offre son premier appareil photo.

– La découverte de Francesca Woodman ne viendra qu’en 1986 lors de la première exposition posthume. Le nom de Woodman fera le tour des États-Unis avec les photos de cette jeune femme morte prématurément.

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