photographie

L’illusion de Dante

En tournant autour de cette statue du Musée des Beaux-Arts de Nancy, l’illusion de Dante m’est apparue.

Photography Laurent Monserrat

En tournant autour de cette statue du Musée des Beaux-Arts de Nancy, l’illusion de Dante m’est apparue. Je voyais des ombres errantes se projeter sur les tableaux fixés dans son dos. Pourtant, nul Virgile en cet espace ! Seule cette figure aux yeux baissés, sur laquelle planait une intense lumière. L’inclinaison de son regard trahissait une conscience. Il émanait de ces toiles des esprits en mouvement, des esprits qui s’ébattaient par-devers elle.

Je me mis à chercher le flou pour clarifier les formes, fixant le regard de la statue, laissant aux courbes colorées la liberté de s’étendre. J’étais certain que les vies rencontrées dans la Divine comédie feraient leur apparition. Le resserrement de l’objectif détacherait les êtres qui traverseraient les Enfers, intensifierait leur chair sous ce halo de soufre en incandescence.

La photo imprimée allait me permettre d’effleurer plus encore le grain de leur corps, la force persistante de leur vie. J’allais retrouver les figures surgissantes des peintures de Gustave Doré, les corps accrochés, les regards pétrifiés de Dante et son compagnon dans le neuvième cercle de l’enfer. Mais en mettent côte à côte ma photo et l’illustration de Doré, je ne vis rien de ce que je pensais trouver, pas la moindre filiation… J’avais rêvé ce tableau en l’imaginant au cœur de ma photo et devais me rendre à la raison, ma mémoire m’avait trompé. Tout n’avait été qu’illusion d’une mémoire imprécise.

J’avais entrepris au travers de cette photo, de renouer avec une impression, un souvenir artistique et me retrouvais avec une image sans liens avec ce que ma conscience m’avait laissé croire. J’avais été berné, poussé de surcroit à tenter de saisir quelque chose que je semblais reconnaitre.

« J’aimais ce passé, car je l’y reconnaissais », écrivait Romain Rolland. On aime, on cherche ce que l’on croit reconnaitre, ce qui fait écho en nous. On cherche en l’autre et en l’œuvre, cette part de soi, cette ombre personnelle, cette teinte et cette lumière en croyant renouer avec ce qu’il y a déjà en nous.

Ainsi, entre passion physique et passion artistique, il n’y a qu’un seul et même mouvement, celui qui nous pousse à créer l’autre, à projeter sur l’œuvre les émotions que l’on porte en soi, au point d’occulter la réalité, de recréer l’autre seulement à partir de notre part inconsciente.

Mais en photographiant une statue avec l’intime conviction de renouer avec une peinture, la déception n’est que de courte durée. En amour, une fois le filtre estompé, la déception est violente, physiquement étreignante, et vous conduit à errer longuement dans le purgatoire, le temps que vos yeux, si tant est qu’ils y arrivent, apprennent à voir que le réel n’est pas ce que votre inconscient vous dicte de voir.

Photographie L.Monserrat

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